Les Sorcières de Salem : Pour en finir avec la chasse aux sorcières

Les Sorcières de Salem : Pour en finir avec la chasse aux sorcières

An 1692, Salem, Nouvelle-Angleterre. Des jeunes filles dansent dans les bois, bien que ce soit proscrit par leur foi. Surprises dans leur élan par le père de l’une d’entre elles, terrifiées par la perspective d’être punies ou d’avoir damné leur âme, certaines commencent à montrer des signes de possession diabolique et à pointer du doigt les supposés responsables de leurs malheurs.

En s’inspirant de l’histoire des procès pour sorcellerie de Salem pour écrire sa pièce en 1953, Arthur Miller souhaitait dénoncer le maccarthysme et sa chasse aux communistes dans une Amérique profondément suspicieuse où régnait la peur de l’autre. En 2021, à l’ère des réseaux sociaux, du mouvement #MeToo et d’une rapide évolution des mentalités, la lecture qu’on en fait est cependant tout autre. Et la production du Théâtre Denise-Pelletier, qui prend finalement l’affiche après avoir été annulée à quelques jours de sa première en mars 2020, relève le défi d’y apporter un éclairage contemporain, s’éloignant du drame classique pour s’approcher de la critique sociale.

Sarah Berthiaume, à la traduction et à l’adaptation, et Édith Patenaude, à la mise en scène, offrent de revisiter la pièce sans chercher à la moderniser ou à la transposer, mais en développant plutôt les cheminements moraux et éthiques des personnages. La pièce débute d’ailleurs en montrant ce que l’œuvre originale laissait à l’interprétation du public, soit la fameuse danse des jeunes filles dans les bois. Toute la première partie du spectacle suit ensuite la progression dramatique imaginée par Miller, quoique dans une langue plus souple et actuelle (formidable travail de Berthiaume), avant de basculer brièvement, à quelques scènes du dénouement, dans une critique subtile, mais affirmée, de la misogynie insidieuse de l’œuvre de l’auteur américain.

Que dit en substance Les sorcières de Salem? Que l’on doit douter de la parole des victimes, qu’elles pourraient avoir des motivations cachées à leurs dénonciations? Que celles-ci s’apparentent à une chasse aux sorcières et condamnent des innocents? « Cette histoire-là, je l’ai assez entendue », nous dit l’esclave Tituba (Anna Beaupré Moulounda), première pointée du doigt par les jeunes filles et coupable toute trouvée dans cette société puritaine. Berthiaume et Patenaude en font un personnage énigmatique, puissant, tout en teintes de gris, un peu sorcière malgré tout et ainsi capable de briser le quatrième mur pour s’adresser directement à nous, et même choisir de s’extraire de l’histoire. L’habile procédé surprend, détonne, mais jette un éclairage cru et bienvenu sur ce à quoi on vient d’être exposé sans même s’en rendre compte. C’est presque dommage qu’après nous avoir fait entendre cette voix-là, avec tant de force, et nous avoir invités à faire un pas de côté, on soit si vite ramenés aux mots de Miller.

Ces Sorcières de Salem sont d’aujourd’hui. Près de nous, de nos préoccupations, à mener une bataille qui n’est jamais définitivement terminée. Solidaires, elles font front commun contre les pressions subies.

Au centre de l’histoire en première partie, Emmanuelle Lussier-Martinez dans la peau de la jeune Abigaïl Williams, mène la danse. D’abord effrayée, puis enivrée par son nouvel ascendant, son Abigaïl a une présence magnétique. Face à elle, dans le rôle du fermier John Proctor, Étienne Pilon offre une interprétation nuancée, ni tout à fait noire, ni tout à fait blanche, d’un homme dépassé par la situation et les répercussions de ses actes, mais tentant tout de même de contrôler le message. Autour d’eux, chaque membre de la distribution concourt à créer une atmosphère anxiogène où chaque mot peut se retourner contre vous, non sans faire rire au passage.

La scénographie brutaliste et les éclairages en clairs-obscurs, qui plongent malheureusement dans l’ombre les visages des interprètes à quelques reprises dans des moments importants, servent aussi très bien l’ambiance sombre. On ressent le sentiment oppressant qui plane sur la région de Salem en cette ère obscurantiste où les femmes n’ont même pas le droit de danser sous peine de perdre leur âme vulnérable aux griffes du diable.

Cette production des Sorcières de Salem nous invite à revendiquer haut et fort le titre de sorcières, et à regarder ce grand classique du théâtre américain avec les yeux d’une sorcière de 2021, capable d’apprécier une histoire tout en voyant ses failles. Une adaptation parfaite pour lancer des discussions passionnées, et tout indiquée pour le public adolescent du Théâtre Denise-Pelletier!


Calendrier

Les sorcières de Salem

Du 3 au 27 novembre 2021

Théâtre Denise-Pelletier

1692, dans le village puritain de Salem, au Massachusetts. Abigail Williams, une jeune servante, entretient une liaison interdite avec son maître, le fermier John Proctor. Lorsque la femme de Proctor découvre leur relation et la chasse, Abigail cherche à se venger. Accompagnée d’autres adolescentes et de Tituba, une esclave, elle se livre la nuit, dans les bois, à des danses occultes. Surprises par le révérend Parris, menacées d’être fouettées ou pendues, les jeunes filles retournent les soupçons de sorcellerie vers d’autres villageois. Vengeance ou maléfice, cette nuit satanique précipite Salem dans l’hystérie. Une machine judiciaire se met alors en branle sous la droiture inflexible du gouverneur Danforth, qui jure d’envoyer les coupables à la potence. Mais qui sont ces coupables ?

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