Run de lait : un parcours qui abreuve l’esprit

Run de lait : un parcours qui abreuve l’esprit

Pour avoir du lait, il faut traire la vache. En soi, le procédé est assez simple. Mais quand vient le temps de monnayer ce lait, de le transformer, de le commercialiser et de légiférer sur la gestion de l’offre, les choses se complexifient grandement. Run de lait, une coproduction de la compagnie VA arts vivants et du Théâtre du Trident en collaboration avec six diffuseurs de Montréal, Saint-Jérôme, Valleyfield, Alma et Longueuil, est un spectacle qui aborde avec humour et conviction le rôle des différents acteurs de cette importante institution agricole. Il en dissèque le fonctionnement et met en relief ses mécanismes de contrôle.

Le théâtre documentaire a la cote. Par exemple, la production J’aime Hydro, qui a connu un rayonnement considérable au Québec, a contribué à développer l’appétence du public pour ce genre théâtral. L’intérêt et l’efficacité du théâtre documentaire ne reposent pas uniquement sur la transmission des faits et des résultats d’une recherche. Ils résident en grande partie dans la façon dont ceux-ci sont transposés sur scène pour rendre digestes, sans les dénaturer, les nombreuses informations recueillies, mais surtout pour instaurer un dialogue entre le cœur et la raison. Avec Run de lait, Justin Laramée, auteur, metteur en scène et principal interprète de l’œuvre, réussit ce pari avec beaucoup de doigté. Secondé par Olivier Normand à la mise en scène et soutenu par Benoît Côté à l’interprétation, lequel signe également la conception sonore du spectacle, Laramée parvient à capter l’âme et l’esprit des spectateurs qui, le soir de la première, vibraient d’un même engouement.

Le spectacle est subdivisé en trois parties qui, de mémoire, s’intitulent « Pleurer comme un veau », « Le beurre et l’argent du beurre » et « Le plancher des vaches ». Chacune des parties réfère à un élément de la chaîne d’approvisionnement entourant le commerce de cet « or blanc » du Québec. Justin Laramée a travaillé plus de cinq ans pour débroussailler le sujet ; il a sillonné le territoire, interrogé divers intervenants allant du petit producteur aux têtes dirigeantes de grandes fermes laitières et s’est invité dans les bureaux des entreprises de transformation ainsi que dans le cabinet des ministres de l’Agriculture, non sans essuyer au passage rebuffades et obstructions. Pour qui n’est pas familier avec les quotas imposés aux producteurs laitiers, ni ne sait ce qu’est le lait diafiltré, produit controversé qui menace l’économie du système, ce spectacle est assurément fort instructif.

Mais par-dessus tout, le spectacle met en miroir la notion de famille. Celle qui préside aux belles heures des petites fermes laitières qui se sont transmises de génération en génération ainsi qu’aux tragédies de leur disparition progressive du paysage québécois. Et celle de l’auteur qui l’a accompagné dans ses périples et dont les membres, Émilie (sa conjointe), Edward et Nina (ses enfants), lui donnent la réplique sur scène. En effet, outre le protagoniste, ainsi que son alter ego qui vient parfois bousculer les fondements philosophiques de l’auteur, une multitude de personnages prennent la parole par le biais d’enregistrements. Ceux-ci sont transmis par une douzaine de haut-parleurs montés sur des trépieds à roulettes que l’interprète manipule et agence au gré des tableaux. En plus de ses enfants et de sa conjointe qui le replongent dans son passé récent, le comédien interagit de la sorte avec plusieurs intervenants allant jusqu’à endosser leur voix et intervertir les rôles. La scénographie de Marie-Renée Bourget Harvey a l’avantage de meubler le grand plateau de la salle Octave-Crémazie, de simuler des foules et de recréer l’environnement sonore des lieux visités par l’auteur pendant son enquête. Cette sorte de chorégraphie sonore est si bien orchestrée que le public adhère rapidement à la proposition. Malheureusement, les enregistrements d’entrevues sont de qualité variable et les personnes interviewées ne possèdent pas toutes la diction d’un acteur, ce qui rend certains extraits plus difficiles d’écoute.

Run de lait est un spectacle étoffé dont on ne ressort pas indifférent. Il met en lumière, parfois sur le ton de l’ironie, parfois sur celui de la dénonciation, les contradictions et les absurdités des différents rouages de l’industrie laitière. Dans cette œuvre, les aspects humains et écologiques côtoient les effets litigieux du capitalisme et les singularités du coopératisme. La détresse psychologique des producteurs laitiers, qui est à la base de ce projet, Justin Laramée l’endosse et la communique avec une grande sincérité. Il assume également, dans cet immense paradoxe, une part de responsabilité qui porte à réflexion. C’est finalement sa petite Nina qui le tirera de sa consternation en le poussant à revivre les bons moments de leurs voyages. Le spectacle se termine ainsi sur une note d’espoir, grâce notamment au modèle des fermes laitières madeliniennes.

Crédit photo : Stéphane Bourgeois


Calendrier

Run de lait

Du 1er au 26 mars 2022

Théâtre du Trident

À l’automne 2016, on demande à Justin Laramée de participer à un projet qui traite de détresse psychologique chez les producteurs laitiers. À ce moment-là, il ne sait pas qu’il accepte le projet le plus important de sa vie. Il ne sait pas les nuits blanches, il n’a pas senti les odeurs d’étable, il n’a pas vu les milliers de kilomètres de paysage, il ne connaît pas le chemin plein d'embûches qu’il devra emprunter pour arriver jusqu’à vous avec ces questions : d’où vient cette détresse? Pourquoi le Québec a perdu la moitié de ses fermes laitières en 20 ans ?

Tagged: , ,